Intolerance

Réalisé par David Wark Griffith

avec Lillian Gish, Robert Harron, Mae Marsh

U.S.A - 1916 - N&B

Quatre histoires d'intolérance sont contées en parallèle. Au VIème siècle avant Jésus-Christ, Balthazar, roi de Babylone affronte l'armée de Cyrus. A Cana, un prophète change l'eau en vin. En 1572, Catherine de Médicis ordonne le massacre des protestants de Paris. Au début du XXème siècle, les ligues de vertu atteignent les sommets de l'hypocrisie puritaine aux Etats-Unis.

Après le succès retentissant de Naissance d'une Nation (The Birth Of A Nation) en 1915, Griffith est au sommet de sa carrière. Il avait d'abord tourné La Mère et la Loi et décide d'intégrer cette histoire dans une monumentale oeuvre quadruple, chaque histoire ayant en commun le thème de l'intolérance. Là où réside la grande invention, c'est qu'il prend le parti de raconter ces histoires non pas à la suite mais en même temps, dans un montage parallèle inédit pour un long métrage. Des moyens énormes sont mis en oeuvre : on reconstitue en studio les architectures de Babylone, on fait tourner une centaine de milliers de figurants (je n'exagère pas).

Le film initial dure huit heures, les quatre parties ont des durées égales. Dans les montages suivants, le film est ramené à une durée plus raisonnable de trois heures vingt, ou quarante. Le montage que j'ai vu ne dure malheureusement qu'un peu plus de deux heures et l'épisode concernant la Passion du Christ a été largement amputé.

Intolerance est un tournant dans l'histoire du cinéma en tant que langage. Griffith n'a rien inventé, mais il a réalisé des centaines de courts-métrages et visionné des centaines d'autres. Il utilise dans ce film tous les effets, tous les mouvements connus à l'époque, et surtout il met en pratique pour la première fois dans un long métrage des effets de montage. D'abord ce fameux montage parallèle : le film commence par un plan sur un berceau, celui de l'Humanité. Griffith commence par raconter l'histoire contemporaine, puis les trois autres, en prenant son temps pour installer les intrigues. Dans chaque histoire générale, quelques personnages anonymes sont mis en lumière. Il souligne les similitudes entre les quatre histoires, un peu lourdement trouve-t-on aujourd'hui, mais il ne faut pas oublier qu'on assiste à la naissance d'un langage. Et tout au long du film, on passe de plus en plus vite d'une histoire à l'autre, un suspense se crée dans chacune d'elles : un personnage doit en sauver un autre. L'histoire contemporaine est la seule qui bénéficie d'une happy end, tandis que Griffith, projetant des images des tranchées appelle à la paix, en demandant de prendre exemple sur cette dernière histoire.

Alors que les films précédents n'étaient souvent qu'une succession de plans fixes et larges dans lesquels les acteurs jouaient comme au théâtre, Intolerance alterne pour la première fois plans larges, plans rapprochés, gros plans qui donnent une intensité nouvelle à la manière de raconter une histoire en images. Les plans sont le plus souvent fixes, mais quelques travellings (notamment Babylone, filmée d'un dirigeable) et panoramiques font leur apparition. Griffith se pose en ennemi de la fixité sous toutes ses formes. Contre le format unique du cadre, il inaugure également l'utilisation des caches : verticaux pour accentuer la hauteur des tours mobiles qui assiègent Babylone, obliques pour focaliser l'attention sur un sabre dégainé.

Encore une autre innovation, Griffith forme des acteurs exclusivement pour le cinéma et refuse systématiquement de faire tourner des acteurs de théâtre. C'est une des raisons pour lesquelles le jeu paraît moins démodé que dans les films expressionnistes allemands, par exemple (Nosferatu, Metropolis, etc.).

Malheureusement, malgré le succès critique et public qu'il reçoit en Europe, le film est une catastrophe commerciale aux Etats-Unis, ce qui décide les producteurs à fermer les vannes et à contrôler de plus près la fabrication des films. De là naîtront la répartition des tâches dans différents corps de métier du cinéma : scénaristes, réalisateurs, photographes, monteurs, décorateurs, etc. Intolerance est donc un film indispensable tant au point de vue du langage cinématographique que de celui de la production de films.

Merci.


PS : J'ai largement puisé ces idées dans l'intervention de Claude Lafaye du CNC, le 28 octobre 1999 à la Cinémathèque Henri-Langlois de Tours.